Histoire de la langue

La langue lâri et les autres kikôngo

La situation géographique actuelle du Kikôngo montre, en réalité, qu'à travers ce nom générique se retrouvent de nombreux parlers régionaux de l'Afrique du centre-ouest, fortement apparentés entre eux, sur le plan des structures et des formes linguistiques, mais aussi du lexique. Cet ensemble occupe aujourd'hui environ 250 000 à 300 000 km2, répartis entre le Congo-Brazzaville, le Congo-Kinshasa, l'Angola et le Gabon, et concerne d'après nos estimations prés de 6 millions d'individus. Cet espace comprend grosso modo 1/3 sud du Congo_Brazzaville, englobant les régions du Pool, du Niari, de la Bouénza, de la Lékoumou et du Kouilou; la province du Bas-Congo et une partie du Bandundu au sud-ouest du Congo_Kinshasa; l'extrême nord de l'Angola, avec la province du Zaïre, à laquelle il faut ajouter le Cabinda; et enfin la région littorale de Mayumba au Gabon.

L'intercompréhension entre les différents parlers peut s'analyser selon la règle des cercles concentriques, à partir d'une aire "centrale" que les linguistes et les historiens situent traditionnellement à partir de la ville angolaise de Sâo Salvador, l'ancien Mbanza-kongo. Dans l'ancienne "capitale" de l'État pré colonial du Kongo, se parle un kikôngo souvent qualifié de "classique", voire "pur", et considéré comme tel par de nombreux auteurs. Ainsi, en toute logique, l'intercompréhension immédiate est d'autant plus aisée, théoriquement du moins, que l'on se trouve non loin de ce "foyer originel".

De nos jours, et dans la réalité quotidienne des Kôngo, à ce phénomène s'ajoute aussi des situations de communication plus favorables que par le passé, avec une aisance linguistique certaine - bilinguisme, voire trilinguisme - pour de nombreux locuteurs. L'intercompréhension concerne donc des compétences individuelles qui favorisent la communication entre locuteurs de parlers déjà proches.

En outre, le développement des transports modernes - le chemin de fer et dans une bien moindre mesure la route au Congo-Brazzaville - ainsi que l'importance de la radio, captée jusqu'au fin fond des campagnes, contribuent au contact auditif direct ou indirect de populations encore séparées cinquante ans auparavant; les personnes se familiarisent de plus en plus avec des parlers autrefois lointains. De même, l'accélération de l'exode rural conduit à un massif brassage ethnique sans précédent, surtout dans les grandes métropoles telles que Brazzaville ou Pointe-Noire: dans les même quartiers se côtoient des Kôngo issus de régions différentes. Néanmoins, il est certain aussi que des parlers très différenciés sur le plan articulatoire (de l'accent), comme le kivili (région congolaise du Kouilou) ou le Kibêmbé (région congolaise du Niari), communiquent d'autant plus difficilement avec les autres Kôngo qu'ils s'en trouvent éloignés géographiquement depuis des siècles, tout en ayant intégré des apports extérieurs (téké ou autres) et développé de forts particularismes. La communauté linguistique, comme ciment culturel de ces populations, correspond donc aux liens que l'on retrouve aussi sur le plan de l'organisation sociale.

En ce qui concerne plus particulièrement le parler lâri, ce terme lui-même représente une sorte d'énigme historique dans la mesure où son usage - aussi bien d'après la mémoire collective que dans les témoignages européens - ne s'impose qu'au cours de notre siècle. Auparavant, jusqu'à la fin du XIXème siècle, tous les Kôngo de la sous-région s'appellent eux-mêmes; soit par ce nom, s'ils occupent une position située non loin de Mbanza-Kongo (Sâo Salvador), ou par un nom spécifique, pour toutes les communautés plus éloignées de cet ancien "centre" politique. Pourquoi donc cette subite irruption d'un terme qu'aucune source antérieure n'évoque, alors même que la plupart des noms actuels sont attestés, sous une forme ou une autre, par des indices nombreux et différents, parfois dès le XVIème siècle ? C'est une question sur laquelle les chercheurs devraient porter leur attention.

Où se parle le lâri ?

La langue lâri, parlée à Brazzaville et dans la région du Pool au Congo, est un frère génétique des autres parlers kôngo, dont l'ensemble représente la majorité des 3 999 000 habitants du pays. A l'intérieur des frontières congolaises d'abord; ainsi, le kikôngo, le kisûndi, le kibêmbé, le kivili, pour ne citer que les plus importants en nombre supposé de locuteurs, appartiennent-t-ils tous, de manière très étroite, au même groupe linguistiqueet culturel. Au-delà, hors des frontières du Congo, dans les provinces limitrophes des états voisins du Congo-Kinshasa (ville de Kinshasa, Bandundu et Bas-Congo), de l'Angola (Cabinda) et du Gabon (Mayumba), on retrouve de très nombreuses langues apparentées dont certaines ont déjà été évoquées plus haut. De même, dans le contexte congolais, compte tenu d'un éloignement ancien, la communication ne se fait pas

Les obstacles découlent le plus souvent des différences d'accent, ce que les linguistes appellent "habitudes articulatoires", et/ou d'un vocabulaire régional parfois spécifique. Ainsi, un bon locuteur lâri de Brazzaville peut communiquer, dans une large mesure, avec la majorité des populations du bassin inférieur du fleuve Congo notamment parce que cette zone représente aussi un foyer de forte cohésion socioculturelle dans l'Afrique du centre-ouest, et de forte circulation, sur les axes Pool Malebo/Pointe-Noire, et Pool Malebo/Matadi.

Quel lien avec le munukutuba ?

En dernier ressort, pour le néophyte perdu et pressé, il restera le recours au munukutuba que l'on peut assimiler ici au kituba (ou ékélévé) du Congo-Kunshasa, au kikôngo yà létà du même pays et du Congo-Brazzaville. Le linguiste André Jacquot voit dans ces langues "trois variantes, trois dialectes, à fonction véhiculaire, de la langue ki-kôngo... qui sont différenciées localement par une évolution propre, sous l'effet de circonstances et de facteurs particuliers." Selonlui, le kituba et le kikôngo véhiculaires ont subi des "efforts de standardisation" - pour et par l'écrit - à l'usage des églises, tandis que le munukutuba a "évolué sans contrainte". Si les nuances entre ces trois variantes sont incontestables, elles n'empêchent pas l'intercompréhension. Mais il faudrait plutôt les analyser comme des différences de registre, de niveau de langue variable selon les groupes sociaux. En effet , le kikuta et surtout le kikôngo ya létà ont commencé à être fixés, voire normalisés, par leur utilisation au sein des Églises et des médias audiovisuels d'État (radio essentiellement). Ces deux variantes bénéficient donc d'une situation institutionnelle avantageuse et dominante, mais peut être rigide - tandis que le munukutuba conserve une plus grande tolérance toute populaire, variant un peu au gré des contextes géographiques et linguistiques, ainsi que de la compétence des locuteurs. Ainsi, certains mots et intonations peuvent changer à Brazzaville, Dolisie et Pointe Noire, selon le contexte linguistique dominant. On peut, dans une certaine mesure, le considérer comme un "pidgin kikôngo" - mais sans y voir une nuance péjorative - qui recouvre toute la zone de langue kôngo et représente d'ailleurs le parler véhiculaire le plus facilement et le plus couramment utilisé par les Africains de l'ouest vivant au Congo-Brazzaville (Mauritaniens, Sénégalais, Béninois, Togolais, etc.) et certains Européens tels que les Portugais. Mais son influence est plus grande dans les zones de très grande mixité, entre différentes communautés kôngo, ou entre celles-ci et d'autres Africains, et se limite souvent aux relations commerciales, d'où la vitalité qu'il manifeste dans les lieux d'échange (marchés, gares ferroviaires, ports fluviaux et maritimes, etc.). C'est ainsi que son aire de prédilection s'étend, au Congo-Brazzaville, le long du chemin de fer Congo-océan, de Pointe-Noire - ville extrêmement cosmopolite qui en représente le principal bastion - aux limites de la région du Pool. A Brazzaville, on parle principalement munukutuba dans certains quartiers particulièrement pluriethniques, au plateau des 15 ans, à Moungali, à Poto-Poto, surtout dans les marchés, notamment comme complément du lingala, autre langue véhiculaire. Au Congo-Kinshasa voisin, le port maritime de Matadi en est le principal pôle, avec la variante kituba, pour des raisons historiques et économiques liées à son développement comme débouché prioritaire du territoire du Congo-Kinshasa, et terminus du chemin de fer Kinshasa-Matadi.

Ce contexte particulier y a favorisé l'afflux de différentes populations africaines -kôngo et non-kôngo - et européennes, ainsi que l'émergence d'un pidgin original à base kôngo, conçu probablement à partir du parler de l'ancienÉtat du Kakongo (dans l'actuelle province angolaise du Cabinda), avec quelques emprunts au français et l'anglais. Ceci amène de nombreux auteurs à en situer "la naissance" à ce moment-là; en réalité, les conditions de commerce international actif, ontentraîné un grand brassage ethnique - avec des Européens de toutes nationalités, Français, Anglais, Néerlandais, Belges, et des Africains venus de la sous-région -, ainsi qu'une situation de plurilinguisme dans un environnement kôngo numériquement dominant. Déjà, dés le début du XVIIème siècle, en pleine triste négrière florissante cette zone représentait un pôle dominant. La formation du munukutuba pourrait donc remonter à ce moment-là, la période contemporaine n'ayant été qu'un accélérateur pour un parler déjà en place et constitué depuis près de deux siècles, mais étendu sur un plus faible territoire, grosso modo autour de l'estuaire du fleuve Congo. Les dictionnaires bilingues kikôngo-français composés entre 1766 et 1776 par des missionnaires français présents au Kakongo confortent cette thèse de l'ancienneté du munukutuba et en montrent les affinités flagrantes avec les parler de cet État.

Pourquoi le lâri plutôt que le munukutuba ?

Pourquoi donc ne pas avoir plutôt choisi , à la place du lâri, cette langue véhiculaire, au statut "international" déjà reconnu, moins liée à un groupe ethnique spécifique, et qui bénéficie en outre d'une reconnaissance officielle dans les deux Congo ? C'est la question que l'on peut se poser en lisant les lignes qui précèdent. De nombreuses raison peuvent être avancées pour justifier ce choix: d'abord, la situation officielle et médiatique du munukutuba, utilisé à la radio et à la télévisiond'État avec le lingala, ne recoupe pas exactement la réalité démographique profonde du Congo-Brazzaville ainsi que les évolutions socioculturelles en cours.

Avant de développer les atouts du lâri, rappelons brièvement quelques faiblesses du munukutuba. Cette langue pâtit fortement de son statut de langue véhiculaire, sans réel enracinement culturel ancien, dans la mesure où elle manque d'un corpus - de proverbes, de récits, de contes, de légendes et même de chansons - aussi riche que lesautres parlers. Seule une petite minorité de locuteurs l'apprend réellement à la naissance, dans le milieu familial, et la plupart des personnes qui la pratiquent le font pour commercer, ou, plus généralement, communiquer dans un contexte pluriethnique. Dans ce contexte, même les couples mixtes ethniquement, plus prompts à l'utiliser à priori, privilégient l'usage du français. En outre, l'absence réelle de production moderne de chansons en munukutuba, ce domaine étant l'une des formes d'expressions les plus dynamiques et les plus prestigieuses dans cette région de l'Afrique, illustre bien cette carence générale à s'enraciner durablement dans les familles. Ce n'est pas souvent la langue de l'intimité, du cœur et d'une culture ancienne.

Les atouts pratiques du lâri

A l'inverse, de tous les parlers kôngo du Congo-Brazzaville, et notamment du munukutuba évoqué précédemment, le lâri est celui qui représente actuellement la situation la plus favorable sur de nombreux plans: par sa place dans la plupart des secteurs de la vie nationale, le poids démographique des locuteurs , son aire d'utilisation et le dynamisme socioculturel de ces derniers. Comme nous l'avons déjà vu, cette langue représente donc le "frère génétique" de nombreux autres parlers kôngo de la sous-région. Mais sa parenté, et surtout l'intercompréhension immédiate, est encore plus affirmée au Congo-Brazzaville avec le kisûndi et le kikôngo de Boko, au Congo-Konsshasa avec la kintàndu. De langue vernaculaire propre aux lâri jusqu'aux années 1960, la lâri est en passe de devenir une langue véhiculairenon seulement à Brazzaville, mais aussi à Pointe Noire et dans un certains nombre de localités du sud-ouest du pays. La dispersion de ses locuteurs à l'intérieur de chacune de ces villes - au delà dans plusieurs régions congolaises - et en particulier dans la plupart des arrondissements de la capitale contribue certainement à ce phénomène. Ainsi, partie des foyers lâri, cette langue se parle maintenant dans de nombreux lieux - dont les marchés - et des quartiers où l'élément lâri n'est pas forcément majoritaire. En outre, sur un plan strictement linguistique, ce parler tend à intégrer et à uniformiser de nombreuses formes lexicales ou structurelles utilisées dans la région du Pool par les autres Kôngo (Sûndi, etc.) L'évolution interne de la langue concourt donc à en faire une véritable langue véhiculaire, en présentant toutes les caractéristiques d'un "parler moyen", simplifié, plus ramassé par exemple que le kikôngo "classique", sans être pour autant "pidginisé", compréhensible et utilisable aujourd'hui par l'ensemble des originaires du Pool, cardébarrassé des régionalismes, et accessible parallèlement à d'autres habitants du pays. Ainsi, tout le corpus culturel kôngo ancien, littéraire (oral) de contes, légendes, proverbes, ou autres s'y retrouve. Par ailleurs, son expansion découle probablement aussi de sa situation privilégiée de langue parlée dans la ville capitale, associée au français et/ou au lingala selon les arrondissements. Or, dans une capitale qui domine sans partage tout l'espace congolais - elle regroupe 900 000 habitants, 1/3 de la population totale du territoire - tout phénomène est mécaniquement amplifié; le lâri a certainement bénéficié des effets multiplicateurs de ce dynamisme urbain. Ainsi, il est courant de voir d'autres Congolais apprendre et utiliser cette langue; Bêmbé, Kamba, (populations apparentées) biensûr, mais aussi des Téké ou des Mbochi. Et plus anecdotiquement, la vitalité du lâri est telle aujourd'hui que l'on assiste même depuis quelques années à la naissance d'une forme d'argot, limitée certes aux jeunes des quartiers de Bacongo et Makéléjélé, truffant cette langue de mots créés, utilisés autrement, voire d'emprunts récents au français ou à l'anglais.

Sur le plan démographique, en termes de locuteurs, la grande majorité des kikôngophones du pays - 52 % d'une population totale d'environ 3 999  000 habitants - constitue, de fait, un ensemble qui parle ou comprend le lâri, si l'on y ajoute les Sûndi, et les Kôngo du district de Boko, voire de nombreuses populations citadines issues du Niari, de la Bouénza et de la Lékoumou. Mais ce poids. Mais ce poids est encore plus net si l'on examine la situation des deux principales villes du pays où la langue lâri se trouve très représentée: Brazzaville et Pointe-Noire. Dans la première, la capitale administrative et politique, on peut y estimer le nombre de locuteurs lâri à prés de la moitié du million d'habitants. Ils y représentent l'essentiel de la population à Bacongo et Makélékélé, du fait de la proximité géographique avec la région du Pool, et de fortes minorités partout ailleurs, notamment à Moungali et à Mfilou. A Pointe-Noire, poumon économique du Congo peuplé d'environ 500 000 habitants, la proportion de locuteurs lâri est beaucoup moins importante. D'une situation démographique de quasi majorité à Brazzaville, on passe ici à une position de minorité active dans l'ensemble de la ville, même si celle-ci représente une forte proportion des habitants dans les quartiers de Ntié-Tié et de Mpaka.

Quant au dynamisme sociolinguistique des locuteurs du lâri, il ne peut se comprendre parfaitement aujourd'hui que si l'on évoque le rôle historique quasi mythique dans la mémoire collective, de deux phénomènesqui ont participé à l'émergence d'une conscience lâri contemporaine: d'abord celui du souvenir prestigieux et glorieux de l'ancienÉtat du Kongo dia Ntotéla, (l'ancien "royaume" du Congo) entretenu et perpétué de génération en génération, patrimoine commun à toutes les communauté kôngo depuis des siècles, sujet d'orgueil et de fierté. Cette mémoire collective mêle lesingrédients précoloniaux évoqués précédemment à un passé récent de résistance contre la colonisation, dans la première moitié du XXème siècle. Au cours des années 1930, lors du mouvement amicaliste d'André Matsoua, cela s'est traduit par des formes de désobéissance passive à l'autorité coloniale française qui ont touché le pays lâri et culminé au début de la deuxième guerre mondiale. Cette révolte larvée, suscitée par le désir d'émancipation. Ainsi, prenant comme prétexte le refus général des lâri de payer une cotisation obligatoire de 3 francs aux Sociétés Indigènes de Prévoyance (S.I.P.) en 1939, le gouverneur général Boisson déclenche contre eux une brutale et sanglante répression, relayée par l'administrateur Jean Duhamel et l'administrateur-maire deBrazzaville, Pierre Buttafoco. Les enfants lâri sont exclus de toutes les écoles, les prisons s'emplissent de femmes et d'hommes présumés suspects, on déporte de nombreux chefs coutumiers au Tchad ou en Oubangui-Chari (actuelle Centrafrique) et beaucoup de villages subissent les exactions des troupes coloniales chargées de réduire toute velléité de révolte: incendie, tortures, violences sexuelles et exécutions sommaires se multiplient. Pour fuir cette terrible répression, beaucoup de villageois se réfugient au Congo belge. Ces événements dramatiques et discriminatoires - ils ne touchent que l'élément lâri, même au sein de l'ensemble kôngo - joints aux persécutions contre la figure emblématique d'André Matsoua et de ses sympathisants amicalistes, cristallisent véritablement la conscience lâri, et pour longtemps. Celle-ci s'exprime de plusieurs manières, à défaut de trouver une expression politique tolérée par l'autorité coloniale, avant l'indépendance. D'abord, apparaît une nouvelle forme de messianisme, matsouaniste, circonscrite aux Lâri, alors que le mouvement kimbanguiste et ses résurgences kabistes avaient touché tous les pays de langue kôngo; desmanifestations magico-religieuses entourent André Matsoua, le chef de l'Amicale, plusieurs fois déporté et emprisonné avant d'être finalement exécuté. Véritable martyr de la cause pour l'émancipation africaine, il acquiert un statut semi-divin chez les lâri. Chez ces derniers, se renforce la croyance d'être un peuple martyr, semblable aux Hébreux ou aux Chrétiens de l'antiquité, qui doit provisoirement endurer les persécutions avant d'obtenir sa libération. Elle donne lieu à un riche corpus de chansons populaires et de récits qui entretiennent cette mémoire à travers les générations, aujourd'hui même. Et enfin, les années 1930 nourrissent et alimentent pour longtemps l'orgueil et la fierté d'être Lâri.

A l'heure où l'omniprésence officielle du français s'impose en Afrique - dans certains foyers, dans l'administration, les médias, à l'école et dans les relations internationales - imparfaitement maîtrisé parfois, peu de langues africaines résistent aussi vigoureusement que le lâri. Et pour cause: il est littéralement porté par les sentiments évoqués plus haut. C'est ainsi que le locuteur de cette langue n'hésite pas à l'utiliser partout, non seulement dans un cadre privé, familial, mais aussi à l'extérieur: dans le quartier, au marché, dans les administrations publiques, dans la création musicale, jusqu'à l'étranger. Pour de nombreux locuteurs, son usage va au-delà des besoins de la simple communication; il s'agit véritablement d'un acte d'affirmation identitaire, de manifeste culturel, au même titre que la consommation du pain de manioc, le fameux yakà que tout Lâri véritable se doit de consommer et de faire apprécier... Là où d'autres Africains, et enl'occurrence Congolais, essentiellement dans les grandes villes, parlent de moins en moins les langues vernaculaires, refusant dans de nombreux cas de la transmettre aux enfants, pour les aider - pensent-ils ! - à atteindre une forme de modernité, le locuteur lâri affiche une attitude résolument inverse dans ce domaine, voire hégémonique parfois. Ainsi, dans le contexte congolais, malgré son statut de langue non-officielle depuis l'indépendance, à peine tolérée, voire combattue au temps du monopartisme politique, le lâri ne semble pas avoir reculé , malgré les progrès de la scolarisation en français. De ce fait plusieurs langues vernaculaires plus minoritaires - néanmoins indispensables au patrimoine commun - en ont subi des coups fatals, marginalisées dans les zones rurales, limitées parfois à des locuteurs âgés, voire menacées dans leur survie.