La vie sociale chez les Lâris

Le cadre ancien du kànda, matrilignage, et son fonctionnement

Comme dans de nombreuses société bantoues, deux cadres fondamentaux régissent la vie des populations kôngo en général, et des Lâris en particulier : il s'agit d'abord de l'institution du kànda, matrilignage - terme que l'on traduit schématiquement par famille - et la croyance en la dualité du monde. Pour les populations kôngo, deux facettes - l'une visible, l'autre invisible - se partagent la réalité du monde, chacune étant dominée néanmoins par Nzambi a Mpùngu, divinité suprême et créatrice, que l'on assimile couramment à Dieu, pour faire simple. Pour les besoins de l'explication, ces différentes réalités seront dissociées et présentés séparément ici, mais dans la réalité vécue par un mukôngo, un Lâri en l'occurrence, tout ceci s'entremêle inextricablement et fait parti du même univers. C'est ainsi, par exemple, que le Kànda est constituée dans sa partie visible d'êtres vivants (bântu, les êtres humains; sing. : mûntu) et d'êtres invisibles (bîba, les esprits; sing. : tîta) qui entourent néanmoins les premiers dans les aspects quotidiens de leurs vies, les surveillant, les protégeant ou les sanctionnant au besoin . Les esprits se manifestent alors par toutes sortes de moyens que nous verrons plus loin. Ils peuvent ainsi communiquer avec les vivants afin d'orienter la vie du kanda.

Ce dernier, en tant que cadre de la vie terrestre du Kôngo se compose quant à lui de toutes les personnes apparentées par leur mères, vivantes ou défuntes, et possède - au moins jusqu'à ces dernières années - une terre sur laquelle les premiers membres ont construit le village du groupe. Celle-ci, indivisible, inaliénable, appartient de plein droit à tous les membres du kanda; chacun d'eux peut y construire sa maison et en tirer sa subsistance en cultivant, pêchant ou chassant. Ce mode de propriété ne va pas sans poser aujourd'hui d'énormes problèmes de répartition surtout dans un contexte dominé par la pénurie pour les foyers alors que la terre peut procurer un revenu substantiel. Le kanda se subdivise lui-même en bivùmu, littéralement ventres, c'est à dire lignées utérines ou branches; (sing. tivùmu) qui en constituent autant de ramifications. Au total, certains peuvent rassembler plusieurs centaines d'individus qui se doivent assistance, c'est même la première raison d'être de cette institution, en cas de difficultés matérielles, de maladie, de décès ou encore de circonstances exceptionnellement graves. Au cours du conflit armé de l'année 1997 à Brazzaville, comme lors des affrontements antérieurs de 1993-1994, la solidarité des kànda a permis de recueillir et d'héberger les personnes déplacées des quartiers touchées par les combats. Et jusqu'à présent, elle permettait d'aider les veuves, les orphelins, les malades, et les personnes âgées. Mais la fréquence des troubles socio-économique pourrait, à terme, épuiser ce magnifique capital. On l'a vu récemment dans les pays des grands lacs : les effets conjugués du sida et de la guerre ne permettent plus d'y assister correctement les plus faibles, en particulier les enfants.

Le kànda possède toujours un chef, mfùmu kànda, chef de kanda, assimilable à un chef de famille, en général le plus âgé de ses membres mâles, sauf si ce dernier connaît un empêchement majeur - incapacité physique, mentale ou autre - pour exercer ses fonctions. Mais ce chef prend régulièrement l'avis des autres membres âgés ou de tous ceux dont l'opinion peut faciliter la prise de décision. Au besoin, il peut réunir un "conseil de famille". La fonction de mfùmu kanda est lourde, elle a pour but essentiel la sauvegarde, sinon la survie, du kanda notamment en empêchent toute dissension en son sein car, avant l'époque contemporaine, la vie humaine était encore très précaire du fait de la grande mortalité (due aux famines, épidémies, guerres ou attaques d'animaux sauvages). Son activité principale consiste donc à régler les conflits qui ne manquent jamais de surgir entre individus, et à organiser les principales cérémonies qui renouvellent le pacte immémorial avec les esprits : le mariage, car il permet la procréation et la perpétuation du kanda, les funérailles qui accompagnent le passage vers l'autre monde et le retrait de deuil pour apaiser la douleur des personnes éprouvées et renaître à la vie. Le mfumu kanda procède souvent aux invocations d'usage à destination des esprits, avec lesquels lui seul est habilité à communiquer au nom de tout le groupe, de même que chaque chef de foyer peut le faire dans sa maison.

En dehors des circonstances exceptionnelles qui touchent l'ensemble du kanda, la vie individuelle ordinaire est toujours marquée par le même souci d'associer les esprits des défunts - accouchements, naissance, déplacement lointains, ou examen, etc. - par des invocations et des offrandes de vin de palme nsamba ou, à défaut, de toute autre boisson alcoolisée. Le cadre du kanda permet à l'individu qui en fait partie de compter sur des liens particulièrement forts, car validés par les esprits des ancêtres défunts. Et c'est là que cette institution a un rôle qui va au-delà du sens général que l'on donne au mot famille, les membres peuvent en effet compter sur des liens de solidarité particuliers auxquels on ne peut se soustraire, sous peine de mécontenter non seulement les autres, mais surtout les ancêtres défunts. Or la colère de ces derniers est particulièrement redoutée : elle peut causer toutes sortes de dommages à celui qui transgresse les règles : insuccès chronique - découlant du ndoko "malédiction", du bubélo "maladie", voire du lufwà "décès" dans les cas extrêmes

Pour comprendre ces phénomènes, il faut savoir que les esprits d'un lignage sont censés entourer les vivants et habiter avec leurs descendants, la fusion est donc complète entre personnes visibles et entités invisibles. Les premiers communiquent avec les secondes par des invocations, notamment en cas d'évènements extraordinaires ou lors de cérémonies traditionnelles. Les invisibles se manifestent de plusieurs manières : en temps normal par les rêves prémonitoires, qu'il s'agisse d'annoncer des faits heureux ou malheureux, ou par des maladies s'ils sont courroucés. Dans ce dernier cas, une réunion de famille et des invocations suffisent à les calmer. Lorsque cette parole rituelle des aînés - porteur à priori de force magique "ngolo" ne suffit plus, il faut faire appel à un spécialiste du monde invisible : le ngàngà.

Le kanda, source du pouvoir politique.

L'institution du kanda sert aussi de premier cadre politique, car le village représente d'abord le lieu de résidence d'un lignage, c'est aussi une petite structure d'exercice du pouvoir. En effet, le territoire du village peut être fréquenté, voire habité par des individus appartenant à d'autres lignages - des "étrangers - qui viennent y cultiver la terre, pêcher, ou pratiquer le commerce. En tous les cas, avant toute installation, ils doivent demander l'autorisation au lignage propriétaire - en l'occurrence au chef - et payer d'abord un droit d'entrée et de séjour symbolique. Ce dernier consiste généralement en un don de vin de palme. Mais, près des grandes agglomérations, la spéculation foncière a totalement changé les données du problème et perverti ce système. Ensuite, il peut demander un pourcentage sur la production selon les modalités décidées entre les deux parties , quelques tubercules d'une récolte de manioc ou d'ignames, une ou plusieurs bêtes s'il s'agit d'un élevage de cabris ou de porcs, etc.

De fait, le chef du Kanda peut donc être amené à percevoir des taxes sur les activités qui se déroulent sur le territoire soumis à son autorité, mais il est tenu d'en reverser une partie aux autres membres équitablement. Il représente aussi c'est une prérogative importante, le premier échelon de la justice pour tous les habitants du même territoire. Dans un passé encore proche, selon son habileté dans l'exercice de la justice, la renommée d'un mfumu kanda pouvait aller au-delà de son village, voire de sa région;on pouvait alors venir de très loin pour solliciter les avis d'un tel juge.

Les ngàngà, médecins du corps et de l'esprit.

Véritables spécialistes du monde de l'invisible, les ngàngà occupent une place considérable dans l'univers kôngo, bien au-delà du strict domaine religieux. Aujourd'hui encore, après cinq cent ans d'évangélisation plus ou moins profonde, malgré la christianisation obligée de la période coloniale, et surtout en dépit des progrès de la médecine moderne, les populations ont encore massivement recours à leur service. Ruraux comme citadins, sans distinction de milieu social, tout le monde s'adresse un jour ou l'autre aux ngàngà. Car, leur mission principale, en tant qu'expert ès philosophie, sciences médicales, naturelles et sociales, est de rendre compréhensible le monde et de trouver des remèdes à ce qui est ressenti comme des dysfonctionnements. Les ménages ou les lignages accourent donc vers les ngàngà lorsqu'ils ne trouvent pas de solution à un désordre quelconque, malgré les séances d'invocations rituelles répétées ou les réunions de lignages : stérilité, maladie incurable, échecs matrimoniaux, scolaires, professionnels, etc. Le ngàngà établit son diagnostic, selon une procédure qui est propre à chaque praticien (gestes, danses, chants, participants) et prescrit son remède qui se compose souvent d'interdits à respecter, d'attitudes à adopter et de potions à boire ou dans lesquels il faut faire des ablutions, tout ceci est très variable. Auparavant, chaque ngàngà avait en principe sa spécialité, liée à un domaine, une affection particulière : ngàngà nkisi, prêtre ou médecin des skisi, désignait le spécialiste des désordres ou maladies ordinaires tandis que ngàangà ngombo était le grand praticien de la divination, chargé de détecter les causes d'un trouble. Toutes ces nuances ont cependant tendance à s'estomper depuis une trentaine d'années, avec plus de lenteur en zone rurale. La très grande constante reste néanmoins la capacité de la religion et des pratiques kôngo à créer ou recréer perpétuellement de nouveaux cultes et des rites adaptés à chaque situation interdite. Tout nouveau désordre social, toute nouvelle maladie trouve ainsi immédiatement ses solutions et ses ngàngà spécialisés.

Ces aspects fondamentaux de la vie des foyers kôngo, ne peut être appréhender qu'en vivant réellement auprès des gens.